Joël Dicker : Son nouveau roman

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Joël Dicker : Son nouveau roman

Message  Christiane le Lun 26 Fév - 11:38

Source : Le Temps (25.02.2018)
Le nouveau Dicker: cinq saisons de série télé en un seul livre. «La Disparition de Stephanie Mailer» déploie à fond le talent du Genevois: un entrelacs d’intrigues, comme autant de parties d’échecs jouées de front, qui mènent le lecteur par le bout du nez.

Qu’est-ce que l’on attend d’une bonne série télévisée? D’être captivé. Et plus encore: captif. C’est le ressort, ancien, du feuilleton et même, avant cela, des grandes épopées orales. C’est la magie du conte pour enfants. La trame sur laquelle on brode les histoires et en particulier les enquêtes policières. Quand Joël Dicker a frappé son grand coup sur la scène éditoriale, en 2012, avec La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, ce qui ressortait le plus parmi les commentaires des lecteurs encore étourdis par l’intrigue en millefeuille, c’était justement la profusion des pistes lancées par l’auteur pour retrouver le meurtrier de la jeune Nola. On se souvient encore des yeux étoilés d’admiration de Valéry Giscard d’Estaing remettant le Grand Prix du roman de l’Académie française à Joël Dicker à Paris cette année-là: «Mais comment avez-vous fait pour ne pas vous perdre vous-même? Vous aviez fait un plan?», demandait l’ancien président français au jeune homme. Il y a le bonheur d’un retour à l’enfance à se laisser prendre dans les rets d’une intrigue protéiforme.

Mise sur orbite
La Disparition de Stephanie Mailer est de cette même étoffe. Etonnamment, la comparaison avec le feu d’artifice narratif des séries télévisées avait été peu faite en 2012. Jean-Jacques Annaud ne s’y est pas trompé puisqu’il réalise, comme on sait, pour TF1 l’adaptation, en série justement, du best-seller. Grâce au savoir-faire éditorial du regretté Bernard de Fallois, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert avait été placée en 2012 sur l’orbite enviée des prix littéraires français. Beaucoup des discussions, pour ne pas dire des arguties, typiquement latines, avaient porté alors sur la catégorie, pour ne pas dire la classe, à laquelle appartenait le livre: littérature ou sous-littérature? Roman policier ou roman tout court? S’il s’agissait d’un roman populaire, avait-il le droit d’être dans la course au Prix Goncourt, réservé à la littérature de plus haut standing?

Battue par l’océan
Après Le Livre des Baltimore, en 2015, qui n’avait pas de trame policière et qui avait déçu pour cette raison même ceux qui attendaient leur dose de suspense, Joël Dicker renoue donc avec l’enquête. Toujours dans son décor de prédilection, la côte Est des Etats-Unis, dans les Hamptons précisément, cette région chic battue par l’océan et qui active l’imagination de l’auteur. Avec cette fois quatre meurtres en ouverture et des enquêteurs classiques que l’on aime suivre: des policiers de la criminelle.

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Est-ce parce qu’en six ans ou presque, la puissance narrative des séries télévisées a acquis une reconnaissance qu’elles n’avaient pas encore en 2012? Est-ce l’arrivée, en 2014, de Netflix qui a rendu les lecteurs plus attentifs encore à l’art du feuilleton? Quoi qu’il en soit, avec La Disparition de Stephanie Mailer, l’évidence s’impose: le roman déploie l’équivalent d’au moins cinq saisons d’une série télévisée haletante, de celles que l’on prend plaisir à partager en famille et avec ses amis.

Rouages narratifs
La force de Joël Dicker se situe là, dans le nombre de rouages narratifs qu’il fait tourner en même temps, dans cette machinerie fictionnelle que le lecteur découvre, de plus en plus étonné lorsqu’il prend la mesure du nombre de roues dentées, de poulies, de plateaux tournants impliqués dans la structure du roman. Et dans la galerie de personnages qui se découvrent progressivement. Pour écrire cinq saisons, la plupart des chaînes mettent en place des équipes touffues de scénaristes et de «script doctors» pour se répartir le travail (arcs narratifs, personnages, rebondissements, etc.) En artisan, Joël Dicker concocte ces épisodes seul, dans son atelier, à la façon en somme des feuilletonistes du XIXe.

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Et on sent que l’auteur prend un réel plaisir à construire ces architectures et qu’il ne veut pas décevoir ses lecteurs. Comme dans les meilleurs feuilletons (télévisuels ou littéraires), certaines saisons, certains épisodes, sont moins bons que d’autres. Dans La Disparition de Stephanie Mailer, les 300 premières pages sont bluffantes, à tel point que l’on se demande comment l’auteur va pouvoir tenir le rythme durant les 300 pages suivantes. Les rouages s’enclenchent de façon implacable. Il y a des essoufflements, forcément, l’auteur est humain. On est presque rassuré. Il y a des personnages auxquels on croit difficilement même s’ils sont volontairement dans la caricature (comme l’ancien policier devenu metteur en scène pathétique, Kirk Harvey). Le recours systématique au flash-back n’est parfois pas utile.

Jeu sur le temps
Mais que ce soit dans la palette des personnages (le trio de policiers, qui fonctionne très bien, Stephanie Mailer, la jeune journaliste brillante qui rouvre l’enquête, le rédacteur en chef d’une revue littéraire qui se noie dans une passion érotique, le pervers qui terrorise hommes et femmes dans un bar minable, etc.), le jeu sur le temps (une première enquête en 1994, relancée vingt ans plus tard, avec les mêmes enquêteurs), le nombre de milieux abordés (journalisme, théâtre, famille, ados, etc.), l’intrigue reprend sans cesse sous la forme d’un jeu de piste jubilatoire.

Si l’on va évidemment se garder de donner le moindre indice sur la fin, le suspense sur le destin de ce quatrième roman de Dicker est nul: ce sera un succès, massif. Reste uniquement à chacun de décider son mode de lecture, compulsif ou par petite dose. Bonne enquête.
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Christiane
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